2/09/1930

Comme l’annonça la presse, nous embarquâmes au port de Boston le 2 septembre 1930 ; faisant route sans nous presser le long de la côte et par le canal de Panama, nous nous arrêtâmes à
Samoa puis à Hobart en Tasmanie, pour y charger nos derniers approvisionnements

20/10/1930

Vers le 62e degré de latitude sud, nous vîmes nos premiers icebergs – en forme de plateaux aux parois verticales – et juste avant d’atteindre le cercle polaire antarctique, que nous franchîmes le 20 octobre avec les pittoresques cérémonies traditionnelles, nous fûmes considérablement gênés par la banquise. J’avais beaucoup souffert de la baisse de la température après notre long passage des tropiques, mais j’essayais de m’endurcir pour les pires rigueurs à venir. À plusieurs reprises d’étranges phénomènes atmosphériques m’enchantèrent ; notamment un mirage d’un éclat saisissant – le premier que j’aie jamais vu – où les lointains icebergs devenaient les remparts de fantastiques châteaux.
Nous frayant un chemin à travers les glaces, qui n’étaient heureusement ni trop étendues ni trop denses, nous retrouvâmes la mer libre par 67° de latitude sud et 175° de longitude est.

26/10/1930

Le matin du 26 octobre, un net aperçu de la terre surgit au sud, et avant midi nous éprouvâmes tous un frisson d’excitation au spectacle d’une chaîne montagneuse vaste, haute et enneigée, qui se déployait à perte de vue. Nous avions enfin rencontré un avant-poste du grand continent inconnu et son monde occulte de mort glacée. Ces sommets étaient évidemment la chaîne de l’Amirauté, découverte par Ross, et il nous faudrait maintenant contourner le cap Adare et suivre la côte est de la terre de Victoria jusqu’à notre base, prévue sur le
rivage du détroit de McMurdo, au pied du volcan Erebus par 77° 9’de latitude sud.

La dernière partie du voyage fut colorée et stimulante pour l’imagination, les hauts pics stériles du mystère se profilant constamment sur l’ouest, alors que les rayons obliques du soleil septentrional de midi ou ceux plus bas encore sur l’horizon du soleil austral de minuit répandaient leurs brumes rougeoyantes sur la neige blanche, la glace, les ruissellements bleuâtres, et les taches noires des flancs granitiques mis à nu. Entre les cimes désolées soufflaient par intermittence les bourrasques furieuses du terrible vent antarctique, dont les modulations évoquaient vaguement parfois le son musical d’une flûte sauvage, à peine sensible, avec des notes d’une tessiture très étendue, et qui par on ne sait quel rapprochement mnémonique inconscient me semblaient inquiétantes et même effroyables, obscurément. Quelque chose dans ce décor me rappela les étranges et troublantes peintures asiatiques de Nicholas Roerich1, et les descriptions plus étranges encore et plus inquiétantes du légendaire plateau maléfique de Leng, qui apparaît dans le redoutable Necronomicon d’Abdul Alhazred, l’Arabe fou. Je regrettai assez, par la suite, de m’être un jour penché sur ce livre abominable à la bibliothèque du collège. Le 7 novembre, ayant momentanément perdu de vue la chaîne de l’ouest, nous passâmes au large de l’île Franklin ; et le lendemain nous aperçûmes les cônes des monts Erebus et Terror sur l’île de Ross, avec au-delà la longue chaîne des montagnes de Parry. De là s’étendait vers l’est la ligne blanche, basse, de la grande barrière de glace, s’élevant perpendiculairement sur une hauteur de deux cents pieds, comme les falaises rocheuses de Québec, et marquant la limite de la navigation vers le sud. Dans l’après-midi, nous pénétrâmes dans le détroit de McMurdo,filant au large de la côte sous le mont Erebus fumant. Le pic de scories se dressait à douze mille sept cents pieds sur le ciel oriental, comme une estampe japonaise du mont sacré Fuji-Yama ; tandis que plus loin s’élevait le sommet blanc et spectral du mont Terror, volcan de dix mille neuf cents pieds, aujourd’hui éteint. Des bouffées de fumée s’échappaient parfois de l’Erebus, et l’un des assistants diplômés – un brillant jeune homme nommé Danforth – désigna sur la pente neigeuse ce qui semblait de la lave ; faisant remarquer que cette montagne, découverte en 1840, avait certainement inspiré l’image de Poe quand il écrivit sept ans plus tard :
« … Les laves qui sans cesse dévalent
Leur flot sulfureux du haut du Yaanek
Dans les contrées lointaines du pôle…
Qui grondent en roulant au bas du mont Yaanek
Au royaume du pôle boréal. »
Danforth était grand lecteur de documents bizarres, et avait beaucoup parlé de Poe. Je m’intéressais moi-même, à cause du décor antarctique, au seul long récit de Poe – l’inquiétant et énigmatique Arthur Gordon Pym. Sur le rivage nu et sur la haute barrière de glace à l’arrière-plan, des foules de manchots grotesques piaillaient en agitant leurs ailerons, alors qu’on voyait sur l’eau quantité de phoques gras, nageant ou vautrés sur de grands blocs de glace qui dérivaient lentement.

09/11/1930

Utilisant de petites embarcations, nous effectuâmes un débarquement difficile sur l’île de Ross, peu après minuit, le matin du 9, tirant un câble de chacun des bateaux pour préparer le déchargement du matériel au moyen d’une bouée-culotte. Nos impressions en foulant pour la première fois le sol de l’Antarctique furent intenses et partagées, bien que, en ce même lieu, les expéditions de Scott et de Shackleton nous eussent précédés. Notre camp sur le rivage glacé, sous les pentes du volcan, n’était que provisoire, le quartier général restant à bord
de l’Arkham. Nous débarquâmes tout notre matériel de forage, chiens, traîneaux, tentes, provisions, réservoirs d’essence, dispositif expérimental pour fondre la glace, appareils photo et de prise de vues aériennes, pièces détachées d’avion et autres accessoires, notamment trois petites radios portatives (en plus de celles des avions) qui pourraient assurer la communication avec la grande installation de l’Arkham à partir de n’importe quel point de l’Antarctique où nous aurions à nous rendre. Le poste du bateau, en liaison avec le monde extérieur, devait transmettre les communiqués de presse à la puissante station de l’Arkham Advertiser à Kingsport Head, Massachusetts. Nous espérions terminer notre travail en un seul été antarctique ; mais si cela s’avérait impossible, nous hivernerions sur l’Arkham, en envoyant au nord le Miskatonic, avant le blocage des glaces, pour assurer d’autres approvisionnements.

 

Je n’ai pas besoin de répéter ce que les journaux ont déjà publié de nos premiers travaux : notre ascension du mont Erebus ; les forages à la mine réussis en divers points de l’île de Ross et l’étonnante rapidité avec laquelle le dispositif de Pabodie les avait menés à bien, même dans des couches de roche dure ; notre premier essai du petit outillage pour fondre la glace ; la périlleuse progression dans la grande barrière avec traîneaux et matériel ; enfin le montage des cinq gros avions à notre campement du sommet de la barrière. La santé de notre équipe terrestre – vingt hommes et cinquante-cinq chiens de traîneau de l’Alaska – était remarquable, encore que, bien sûr, nous n’ayons pas affronté jusque-là de températures ou de tempêtes vraiment meurtrières. La plupart du temps, le thermomètre variait entre zéro et 20 ou 25° au-dessus2, et notre expérience des hivers de Nouvelle-Angleterre nous avait habitués à de telles rigueurs. Le camp de la barrière était semi-permanent et destiné à entreposer à l’abri essence, provisions, dynamite et autres réserves. Nous n’avions besoin que de quatre
avions pour transporter le matériel d’exploration proprement dit, le cinquième demeurant à l’entrepôt caché, avec un pilote et deux hommes des bateaux prêts à nous rejoindre éventuellement à partir de l’Arkham au cas où tous les autres appareils seraient perdus. Plus tard, quand ceux-ci ne serviraient pas au transport des instruments, nous en utiliserions un ou deux pour une navette entre cette cache et une autre base permanente sur le grand plateau, six à sept cents miles plus au sud, au-delà du glacier de Beardmore. Malgré les récits unanimes de vents et d’orages effroyables qui s’abattaient du haut du plateau, nous décidâmes de nous passer de bases intermédiaires, prenant ce risque par souci d’économie et d’efficacité.

21/11/1930

Les comptes rendus par radio ont rapporté le vol stupéfiant de notre escadrille, quatre heures d’affilée, le 21 novembre, au-dessus du haut plateau de glace, avec les sommets immenses qui se dressaient à l’ouest et le silence insondable où se répercutait le bruit de nos moteurs. Le vent ne nous gêna pas trop et notre radiocompas nous aida à traverser le seul brouillard épais que nous rencontrâmes. Quand la masse colossale surgit devant nous entre le 83e et le 84e degré de latitude, nous comprîmes que nous avions atteint le Beardmore, le plus grand glacier de vallée du monde et que la mer glacée cédait alors la place à un littoral montagneux et sévère. Nous étions vraiment cette fois dans l’ultime Sud, ce monde blanc depuis une éternité, et au moment même où nous en prenions conscience nous vîmes au loin à l’orient la cime du mont Nansen, déployant toute sa hauteur de presque quinze mille pieds.

12/1930

L’heureuse installation de la base méridionale au-dessus du glacier, par 86° 7’de latitude et 174° 23’de longitude est, les forages et minages étonnamment rapides et fructueux effectués en divers points lors d’expéditions en traîneau et de vols de courte durée sont du domaine de l’histoire ; comme l’est la

difficile et triomphale ascension du mont Nansen, du 13 au 15 décembre, par Pabodie et deux des étudiants diplômés – Gedney et Carroll. Nous étions à quelque huit mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, et quand les forages expérimentaux révélèrent ici et là le sol à douze pieds seulement sous la neige et la glace, nous fîmes grand usage du petit dispositif de fusion pour sonder et dynamiter dans beaucoup de sites où aucun explorateur avant nous n’avait jamais pensé recueillir des spécimens minéraux. Les granits précambriens et les grès ainsi obtenus confirmèrent notre conviction que ce plateau était de même nature que la majeure partie du continent occidental, mais quelque peu différent des régions de l’Est au-dessous de l’Amérique du Sud – dont nous pensions alors qu’elles formaient un continent distinct et plus petit, séparé du grand par un confluent glacé des mers de Ross et de Weddell, bien que Byrd ait depuis réfuté cette hypothèse.

06/01/1930

Le 6 janvier 1931, Lake, Pabodie, Daniels, les dix étudiants, quatre mécaniciens et moi survolâmes directement le pôle Sud dans deux des gros appareils, obligés d’atterrir une fois par un vent brusque et violent qui heureusement ne tourna pas à la vraie tempête. C’était là, comme l’ont rapporté les journaux, l’un de nos premiers vols d’observation ; nous tentâmes, au cours des autres, de relever de nouvelles caractéristiques topographiques dans des zones qui avaient échappé aux précédents explorateurs.

11-18/01/1930

L’imagination populaire réagit positivement, je pense, à nos communiqués par radio sur le départ de Lake vers des régions que l’homme n’avait jamais foulées ni découvertes dans ses rêves, encore que nous n’ayons rien dit de ses espoirs fous de révolutionner les sciences en biologie et en géologie. Sa première expédition de sondage en traîneau, du 11 au 18 janvier, avec Pabodie et cinq autres – gâtée par la perte de deux chiens dans un accident au passage d’une des grandes arêtes de glace – avait exhumé plus encore d’ardoise archéenne ; et je fus frappé de l’étonnante profusion de marques fossiles évidentes dans cette strate incroyablement ancienne. Elles venaient de formes de vie très primitives qui n’impliquaient d’autre paradoxe que la présence impossible d’aucune forme de vie dans une roche aussi indiscutablement précambrienne ; aussi ne voyais-je toujours pas de raison à la requête de Lake de suspendre notre programme de gain de temps – pause qui exigeait les quatre avions, beaucoup d’hommes et tout l’équipement mécanique de l’expédition. Finalement, je ne m’opposai pas au projet mais je décidai de ne pas accompagner la mission du nord-ouest, bien que Lake sollicitât mes compétences géologiques. Pendant leur absence, je resterais à la base avec Pabodie et cinq hommes pour mettre au point les plans définitifs du transfert vers l’est. En prévision de l’opération, l’un des avions avait commencé à remonter du détroit de McMurdo une importante réserve d’essence ; mais cela pouvait attendre un peu pour l’instant. Je gardai avec moi un traîneau et neuf chiens, car on ne peut s’exposer à se retrouver d’un moment à l’autre sans moyen de transport en un monde totalement inhabité, mort depuis des millénaires.

22/01/1930

L’expédition de Lake vers l’inconnu, comme chacun se le rappelle, diffusa ses propres communiqués grâce aux émetteurs à ondes courtes des avions ; ils étaient captés simultanément par notre installation de la base méridionale et par l’Arkham dans le détroit de McMurdo, d’où ils étaient retransmis au monde extérieur sur grandes ondes jusqu’à cinquante mètres. Le départ avait eu lieu le 22 janvier à quatre heures du matin ; et le premier message radio que nous reçûmes arriva deux heures plus tard ; Lake y parlait d’atterrir pour entreprendre une fusion de glace à petite échelle et un forage à quelque trois cents miles de nous. Six heures après, un second appel enthousiaste racontait la fiévreuse activité de castor pour creuser et miner un puits peu profond ; l’apogée en était la découverte de fragments d’ardoise portant plusieurs marques assez semblables à celles qui avaient suscité d’abord la perplexité.
Trois heures plus tard, un bref communiqué annonçait la reprise du vol malgré un vent âpre et glacial, et quand j’expédiai un message pour m’opposer à de nouvelles imprudences, Lake répondit sèchement que ses nouveaux spécimens valaient qu’on prît tous les risques. Je compris que son exaltation le porterait à la révolte et que je ne pouvais rien pour empêcher qu’un coup de tête mette en péril tout le succès de l’expédition ; mais il était consternant de l’imaginer s’enfonçant de plus en plus dans cette immensité blanche, perfide et funeste, hantée de tempêtes et de mystères insondables, qui se déployait sur plus de quinze cents miles jusqu’au littoral mal connu et suspect de la Reine-Mary et des terres de Knox.

Puis au bout d’une heure et demie environ, vint un message plus surexcité encore, de l’appareil de Lake en vol, qui me fit changer de sentiment et souhaiter presque d’avoir accompagné l’équipe.

« 22 h 10. En vol. Après tempête de neige, avons aperçu chaîne de montagnes la plus haute jamais vue. Peut égaler l’Himalaya, à en juger par la hauteur du plateau. Latitude probable 76° 15’, longitude 113° 10’est. S’étend à perte de vue à droite et à gauche. Peut-être deux cônes fumants. Tous sommets noirs dépouillés de neige. Grand vent souffle de là-haut, entravant la navigation. »
Après cela, Pabodie, les hommes et moi restâmes pendus au récepteur. L’idée du rempart titanesque de cette montagne à sept cents miles de nous enflammait notre goût profond de l’aventure ; nous nous réjouissions que notre expédition, sinon nous-mêmes en personne, en ait fait la découverte. Une demi-heure encore, et Lake rappela.
« L’appareil de Moulton a fait un atterrissage forcé sur un plateau des contreforts, mais personne n’est blessé et c’est peut-être réparable. On transférera l’essentiel sur les trois autres si nécessaire pour le retour ou d’éventuels déplacements, mais nous n’avons plus pour l’instant l’usage d’un avion chargé. Ces montagnes dépassent l’imagination. Je vais partir en reconnaissance avec l’appareil de Carroll entièrement déchargé. Vous ne pouvez rien imaginer de pareil. Les plus hauts sommets doivent dépasser trente-cinq mille pieds. L’Everest est battu. Atwood va mesurer l’altitude au théodolite tandis que nous volerons, Carroll et moi. Ai fait erreur sans doute à propos des cônes car ces formations semblent stratifiées. Peut-être ardoise précambrienne mêlée à autre strate. Curieux effets de silhouette sur le ciel – sections régulières de cubes accrochées aux cimes. Une merveille dans le rayonnement d’or rouge du soleil bas. Comme un pays mystérieux dans un rêve, ou la porte d’un monde interdit de prodiges inviolés. Je voudrais que vous soyez ici pour observer tout cela. »

25/01/1930

Le 25 janvier à 7 h 15, nous décollâmes en direction du nord-ouest, McTighe étant aux commandes, avec dix hommes, sept chiens, un traîneau, une réserve de carburant et de nourriture, et diverses autres choses, y compris la radio de bord. Le temps était clair, assez calme et la température relativement clémente ; nous ne prévoyions pas de difficultés pour atteindre la latitude et la longitude indiquées par Lake pour situer son
camp. Nos craintes concernaient ce que nous allions trouver, ou ne pas trouver, à la fin de notre voyage ; car la réponse à tous nos appels au camp était toujours le silence.

27-28/01/1930

Comme chacun sait, notre retour au monde connu se fit sans autres catastrophes. Tous les appareils regagnèrent l’ancienne base le lendemain soir, 27 janvier, après un bref vol sans escale ; et le 28 nous parvînmes au détroit de McMurdo en deux étapes, avec une seule pause très courte à cause d’un gouvernail défaillant, par fort vent sur le banc de glace après avoir quitté le grand plateau. Cinq jours plus tard, l’Arkham et le Miskatonic, avec tout l’équipage et le matériel à bord, se libéraient de la banquise de plus en plus dense et gagnaient la mer de Ross, les montagnes narquoises de la terre de Victoria se dressant vers l’ouest sur un ciel antarctique orageux, et mêlant aux plaintes du vent une large gamme de sons aigus qui me glaçaient jusqu’à l’âme. Moins d’une quinzaine après, nous laissions derrière nous la dernière trace de terre polaire, en remerciant le ciel d’être délivrés d’un royaume hanté, maudit, où la vie et la mort, l’espace et le temps ont conclu des alliances obscures et impies aux époques inconnues où la matière frémissait et nageait sur la croûte terrestre à peine refroidie.